Esthétique

Les statues dites de Djenné font état d'une diversité stylistique très particulière. Il existe des statues équestres, en proportion importante, très finies, très élaborées, parées, représentant, nous pouvons le penser, des rois, des chefs de guerre, des combattants glorieux, des notables, des ancêtres fondateurs. Le cheval, introduit en Afrique au cours du second millénaire avant J.-C., était devenu l'emblème de la puissance et du pouvoir. Ces statues sont rigides, hiératiques, faites pour inspirer le respect.

Dans un tout autre registre, des statues Djenné, contrairement à la statuaire africaine traditionnelle, font preuve d'une certaine souplesse corporelle. Les positions y sont asymétriques, les corps sont tordus, contorsionnés. Il y a une grande liberté de mouvement qui est particulière à cet art, et original par rapport à la figuration en Afrique, quel que soit l'époque considérée ou le matériau employé.

Les statues Djenné représentent des hommes ou des femmes, en position accroupie ou agenouillée, les mains sur les genoux ou sur les cuisses. Des représentations humaines intègrent parfois des éléments zoomorphiques. Les productions sont multiples ; cavaliers et leur monture, bustes, individus assis ou agenouillés, parfois très ornés, parfois dépouillés.

La représentation des visages, quoique très libre, est assez codifiée : œil en amande, menton prognathe, nez presque cubiste, taillé à grands traits rectilignes.

Certaines statues se bouchent les yeux, s'empêchent avec leurs mains de parler, comme pour retenir un cri, se tiennent le ventre, nues, couchées, ligotées, en souffrance, malades.

Beaucoup semblent exprimer une douleur. Quelques fois encore, des corps présentent des scarifications lourdes, des bubons, des pustules, des scrofules, des boursouflures, des cloques... dues peut-être à la filariose, maladie tropicale et subtropicale transmise par les moustiques. Le réservoir du parasite devient l'homme. La forme adulte est un ver blanc, filiforme qui migre, la nuit, vers les capillaires de la peau.

Ces statues sont-elles consécrations, souvenirs, questionnement, abjurations ou ex-voto ? Nous n'en savons rien… Le serpent est en tout cas omniprésent dans toute la statuaire Djenné, il rampe sur les corps, entre et sort des orifices naturels : nez, bouche, oreille, sexe. Il est là, souvent mêlé aux membres, s'infiltrant, lové, enroulé… Il orne le sommet des crânes rasés ou chauves. Il est associé à la femme enceinte, parfois aussi. Est-ce un rappel du mythe de la fécondité ? De l'immortalité ? Nous n'en savons rien et pourtant cette réponse nous manque. Ou, terrible alternative, ce serpent doit-il être interprété plutôt comme ce ver blanc, très mobile, de la maladie qui ronge l'individu et circule sous sa peau ? A regarder de plus près les statues, l'œil n'est plus le même quand l'esprit sait que la maladie dégénérative entraîne des oedèmes atteignant la taille d'un œuf de pigeon...

La fonction des statues Djenné demeure incertaine : elles ne participent pas aux rituels funéraires mais, enchâssées dans les murs ou sous le sol des maisons, elles devaient avoir un rôle protecteur, perpétrer peut-être un lien ancestral, servir d'icône expiatoire, afin de mieux repousser la maladie ou la douleur...

Comment s'est éteinte cette culture ? Les statues retrouvées, souvent mutilées, cassées, leur état fragmentaire laissent penser à une destruction voulue, systématique, brutale, comme rituelle… Mais à quel moment ? Par qui ? Pour quoi ? Le silence est énigmatique, presque dérangeant.